A A A | Recommander ce site | imprimer la page | nous contacter
Les Brèves

Les Brèves de La lettre du RPH n° 161

Le dôme, le bouclier et notre symptôme

Fernando de Amorim

 

DL’université est un lieu sacré, une sorte de dôme qui protège de la vie, la vie simplement, sans mystification, comme disait le poète Drummond de Andrade. Ce lieu forme des puissants discours. Mais, pour autant, il ne semble pas être capable de former des cliniciens. J’ai défendu cette idée dans « La brève » n° 151 (« Sauvons la clinique ! Laquelle ? De qui ? - www.rphweb.net ». Je tiens aux arguments avancés dans ce texte et ce week-end, lors de l’assemblée générale du « Manifeste sauvons la clinique », j’ai vu que, malheureusement, nos troupes, c’est-à-dire, les collègues présents à cette réunion, sont dispersées car désorientées. Il m’a paru qu’il nous manquait un état-major !

Je n’utilise pas ces références belliqueuses sans intention ! Elles me sont apparues au moment même de l’atelier nommé : « Qu’entend-on par clinique ? » ; lors du résumé des rapporteurs, je me suis rendu compte que les références belliqueuses avaient circulées dans les deux ateliers (« Question de formation » et « problèmes actuels du soin psychique »).

Au moment où, dans l’atelier auquel je participais, la notion de bataille a été évoquée par un participant, j’en ai profité pour illustrer ce que j’appelais « notre symptôme » :

En quittant l’amphithéâtre, après les « propos introductifs », les participants se sont dirigés vers les salles où devaient se tenir les ateliers. Au bout d’un quart d’heure, dans le labyrinthe des « Halles aux farines », force fut de constater qu’une bonne partie des participants était perdue et donc rendue incapable de sauver quoi que ce soit : c’était notre symptôme ! Les gens tournaient en rond par groupe de 10 à 15 personnes dans les couloirs des halles, de la farine plein les yeux !

Cela parce qu’ils n’avaient pas de responsable pour donner des orientations claires, pour conduire le groupe à bon port. Une chose est être une armée rigoureuse, une autre est d’être une tribu de sauvages qui se battent en suivant leurs propres instincts. Pendant que la légion romaine se protégeait en optant la formation en tortue, les tribus germaines attaquaient sans cohésion. On connaît tous la fin !

Que les organisateurs ne prennent pas la mouche de mes remarques. Mon intention est simplement que le manifeste ne rate pas son acte et c’est donc en tant que compagnon d’armes que j’écris ces lignes.

Les intentions des organisateurs sont louables, mais on ne gagne pas de guerre avec un disque, c’était ainsi que Euripide défendait l’idée qu’un guerrier est plus utile sur un champ de bataille qu’un athlète.

Il nous faut un dominateur commun pour que nous puissions nous battre ensemble. C’est ce dominateur commun qui fera que tout un chacun qui s’intéresse à la clinique pourra y trouver son compte et s’alignera dans la formation choisie pour combattre.

Rassemblons les psychiatres, les psychologues, les psychothérapeutes et les psychanalystes. Mais pour cela il faut que chacun sache identifier qui est ami de la clinique et qui ne l’est pas. Ce qui a fait le succès de l’armée de Philippe II et surtout de celle de son fils Alexandre ce n’était pas uniquement la discipline des hoplites. C’était l’amour qu’ils portaient à leur cause. Notre cause commune est la clinique. Mais la clinique du psychiatre n’est pas celle du psychologue en institution, qui n’est pas celle de celui qui occupe la position de psychothérapeute ou de celui qui occupe la position de psychanalyste.

Nous avons les instruments du combat de notre côté. C’est un fait ! Et pourtant, nous ne les utilisons pas à bon escient ou bien nous les empoignons avec des pincettes ! Le désir de clinique, d’exercice clinique est malmené, maltraité. C’est mon sentiment.

Pour que cela change, invitons les cliniciens à ne pas résister à la psychanalyse. Et je ne parle pas d’institution, d’école ou association psychanalytique. Quand je parle de psychanalyse, je parle de l’inconscient, du désir inconscient, le même que nous massacrons tout au long des jours en faisant des choses qui nous déshonorent en tant que cliniciens.

La clinique est exigeante, le mot est de Freud. Elle exige toute la journée et déborde très souvent. Référons-nous aux textes : pour Freud, pour Lacan, la clinique les absorbait toute la journée. Pour quelle raison certains pensent qu’ils peuvent être cliniciens à mi-temps ? S’ils sont, eux, à mi-temps dans la clinique pour quelle raison les jeunes qu’ils forment mettront toute la gomme pour y être à plein temps ?

Nos hoplites-cliniciens sont perdus dans les labyrinthes de l’université parce que personne ne leur indique la voie. La voie pour un hoplite c’est le divan. Mais pour proposer à un jeune étudiant que, pour être clinicien un jour il est essentiel de faire, à l’instar de Juan Sébastian de Elcano, le tour de son monde, il est important que les aînés puissent défendre cette idée fondamentale.

Ce qu’ont fuit la foule parfumée et les mercenaires de Darius III,  c’était le désir décidé des macédoniens. Ces derniers se battaient par amour. Ils savaient pour quelle raison ils se battaient. Il n’y avait pas de traîtrise qui pouvait tenir ; alors quand un quelqu’un, fusse-t-il rapporteur, nous dit qu’il s’apprête à nous trahir, ça parle vrai, ça parle inconscient ! « Qui se sent morveux, qu’il se mouche ! »

Propositions

Je ne me mêle pas des choses de l’université. Je pense que nous avons des universitaires très compétents pour assurer l’enseignement. Mais il faut faire appel à d’autres forces vives, celles des cliniciens. Il me semble important d’inviter des gens qui travaillent dans et pour la clinique depuis des années. Je pense à Jacques-Alain Miller, à Moustapha Safouan, à Charles Melman. Notre système de communication est défaillant, or, nous sommes entourés de gens qui ont mis en place des dispositifs très performants, je pense à Laurent Le Vaguerèse et à Frans Tassigny. Mais il y a tant de ces petits intérêts que cela brouille le sens même de la bataille, et nous risquons de sombrer, tous.

Pour conclure : Je pense que le clinicien devrait s’engager à ne pas quitter le divan. Cela pourra, peut-être, donner naissance à une nouvelle génération plus ancrée dans la clinique que celle qui pense qu’une fois passé un certain temps sur le divan cela suffise pour toute la vie.

Je pense que les universitaires devraient pousser les étudiants désireux d’embrasser la clinique, celle de la psychanalyse ou celles de la psychothérapie, à chercher des cliniciens, c’est-à-dire, des gens qui s’allongent encore sur le lit (κλίνη), l’autre nom du divan, pour assurer leur cure et enfin, que ces jeunes praticiens puissent commencer à recevoir des patients dès le commencement de leur cursus.

Ca y est ! Nous y sommes : avec cette logique, celles et ceux qui rencontrent des patients tous les jours, dans une rencontre des corps symbolique, comme disait Lacan, pourront regarder dans les yeux vides de ceux que nous avons appelés, très justement, nos ennemis car ennemis du désir animé, joyeux et vivant.

Nous ne pouvons rien changer si ce sont toujours les mêmes qui se tiennent à la tribune. Et quand ça change, ce sont des personnes qui viennent parler au nom de l’association universitaire, de la psychiatrie ou de la psychologie. Et la clinique du désir (l’autre nom de la psychanalyse) par qui est-elle représentée ? Ou bien pensez-vous que la psychanalyse soit une méthode, une technique, une béquille ? Non ! Elle est clinique à part entière, à condition de savoir s’en servir.

Nous avons deux possibilités : soit mettre en place une action véritable, palpable (inviter les étudiants en cure à commencer à recevoir des patients), soit s’essouffler. Cette dernière alternative serait tout à fait regrettable.

Je n’ai, pour ma part, jamais reçu un seul signal de mes aînés sur mes propositions. Sont-ils dans le dôme ? Je crie et ils ne m’entendent pas. Heureusement, je peux compter avec mon bouclier. C’est un beau bouclier, forgé dans les forges de ma psychanalyse et que, pour l’honorer, j’avais inscrit en son milieu la lettre psy majuscule et la lettre alpha minuscule, celle que mon maître Freud utilisait dans ses missives. Je n’ai pas d’épée. A vrai dire, j’en avais une. Elle était de bois et je l’ai utilisée pour nourrir le feu de la forge d’où sortit mon bouclier.


 

RPH - Réseau pour la Psychanalyse à l'Hôpital
Association Loi 1901 - Siège Social : 33 Rue Jean-Baptiste Pigalle - 75009 PARIS
Tél. 01.45.26.81.30 - Courriel : contact@rphweb.net

Valid XHTML 1.0 TransitionalSite réalisé par François CERRET - Studio Ancalime
Optimisé 1024x768 pour Internet Explorer 7, Firefox 2 et Safari 3