Editorial
UNE CONSULTATION QUI PEUT,
… POURRA, ETRE GRATUITE
Face à la détresse sociale, des psychanalyses échafaudent des réponses, font des propositions, établissent des règles qui de gratuité, qui de durée… Au RPH, la détresse sociale n’est lue ni comme inclémence, ni comme inaptitude mais comme intempérie, au sens de la rupture d’un équilibre. On y parie sur le retour à meilleure fortune, sur la fin de la déconfiture, du fait du recours à la psychanalyse qui signe le retour de la parole sur le devant de la scène. Une seule règle est d’usage, hormis celle de l’association libre : l’autre qui appelle pourra être écouté gratuitement mais, en fait, il faut qu’il paye … quelque chose ; une chose en rapport avec sa situation financière. Au RPH, la clinique ne s’arrête pas à la modicité et à une quelconque limite du temps de cure ; on ne mêle pas l’eau usée de l’environnement social au vin de la clinique, au nectar de la psychanalyse : le peu des moyens ne conditionne rien de la cure ! Voici le récit des premières séances d’une cure d’il y a quelques mois d’août où se mit en place le paiement ! En ce mois si propice aux urgences en tout genre, l’appel d’une personne aux prises avec de multiples évènements et l’alcool arrive au SETU ? puis est renvoyé à la Consultation Publique de Psychanalyse du RPH où il est pris pour ce qu’il est depuis les premiers instants de l’être : une demande inconsciente d’engagement aveugle aux côtés de l’être vociférant (« si tu réponds à mon appel c’est que tu te sens concerné, que tu m’as voulu. ») ; en conséquence il est pris avec prudence et circonspection.
Une voix tremblée, chuchée, m’informe de l’horreur qui pousse l’homme à appeler : trop d’alcool, plus de travail, un halot d’une reconnaissance plus que médicale et de hasard apitoyé et navré. L’entendant pris entre impécuniosité et souffrance et ne voulant pas rajouter à ce qui déjà déborde et menace : « Venez ce soir à 19 heures ! ». Pas de liste d’attente.
Première rencontre : je reçois le patient encore étourdi d’alcool et je tente de ne pas sombrer sous l’avalanche des évènements qui l’ont conduit jusqu’à moi. Je comprends qu’il vient me rencontrer parce que son analyste est en congé et qu’il n’ose pas lui dire qu’il ne peut plus payer 50 € pour ses séances. Je lui propose de venir tous les jours. Un air effaré se plaque sur les traits de son visage ; tous les jours et paye que pourra ! Cette fois-là, la première, ce sera un paiement symbolique.
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Deuxième rencontre, le lendemain, un jeudi : hier, au sortir de la séance, il a acheté une bouteille d’alcool découverte et détruite par sa grand-mère le soir même ; ce matin, en lieu et place d’un rendez-vous avec un ami cher, il achètera une fiasque de ce même alcool et sombrera ; une femme compatissante appellera les pompiers et il se réveillera aux urgences de l’hôpital. Il est inquiet parce qu’il a fugué pour venir à la séance ! Une question me taraude : où trouve-t-il l’argent pour s’alcooliser ? Face à ce jeune homme pris dans l’étau d’un désir incarné, je choisis : Combien avez-vous payé pour cet alcool ? 2€ la fiasque ! Ce sera donc le prix de la séance. Je téléphone aux urgences de l’hôpital parisien : l’homme au bout du fil est très magnanime, sans l’once d’une irritation : oui, il a fugué ! Non, on ne prévient pas la police ! Le patient, cette fois-là, paye 5 €.
Troisième rencontre, un vendredi : il a passé la nuit et la matinée aux urgences ; sa démarche est lente mais il ne chancelle pas. Il est vêtu avec plus de soins.
Encore de l’alcool, encore un naufrage, encore une passante charitable et les mêmes urgences, toujours secourables, opiniâtres. In petto, je ne peux m’empêcher d’admirer cette présence des urgences, véritable phare dans la nuit des naufragés de tout poil ! Il ne se souvient plus de la séance de la veille, je lui rappelle qu’il a payé 5 € mais sans doute peut-il payer davantage. Il propose 6 € en pièces que je rafle.
Quatrième rencontre, un samedi : il est ponctuel ; pas de passage préalable par la case « urgences » ; même soin à sa toilette. Je comprends qu’il y a longtemps maintenant qu’il n’est plus en « analyse », qu’il a interrompu sa cure, qu’il n’y a pas d’analyste en vacance mais bien un désir de savoir qui regimbe contre sa mise à l’écart. Qu’est-ce que je vous dois ? me demandera-t-il à la fin de la séance, son possible pour lui et pour l’instant c’est 6 €. J’accepte. A lundi
Le paiement de la séance est un puissant indicateur du désir de savoir, il n’empêche que ce même désir peut trouver à se traduire par l’engagement dans un travail quotidien ; c’est que l’idée d’une psychanalyse du côté des sciences dures comme fer n’a pas cours au RPH. Ce récit d’un passage de 1 à 6 € dans l’intervalle de trois séances se veut le témoin de l’esprit de la théorie clinique du RPH : l’être humain n’est pas voué, consacré, à n’être que le jouet de son imaginaire ; et la rencontre avec le désir inconscient – à l’instar du furet – si elle ne peut passer par là, passera alors par ici ! |