Editorial
Entre naïve et brute, la société autodidacte
Rousseau et Cheval sont passés à la postérité même s’ils ont dû entraîner avec eux dans leur éternité leurs petits coins sociaux : on ne connaît que Rousseau, le douanier et Cheval, le facteur. C’est à ce prix qu’on les glose, les expose, les vante et les vend. C’était le début du vingtième siècle : les erreurs manifestes ne ruinent en rien le bonheur de la facture de ces autodidactes, Rome ouvre les bras à ces naïfs !
Après la seconde guerre mondiale, foin des académismes ; Jean Dubuffet parle d’Art brut, celui si singulier du sens à tout prix particulier. L’autodidacte détient le seul savoir qui semble valoir après la boucherie : celui qui se construit indemne de toute culture artistique, « Roma, città aperta » !
Le vingt-et-unième siècle à peine naissant et déjà on peut lui reprocher de ne pas tenir compte des faux pas de ses aînés ! Désormais, l’œuvre de l’autodidacte ne fait plus éruption effusive mais explosive, celle-ci jaillit en nuées ardentes aux retombées bien plus ravageuses et avantageuses aussi ; pensons à Dan Brown, un romancier qui s’est fait historien et a bâti son histoire idéale. A la différence d’un douanier Rousseau ou d’un facteur Cheval, ses erreurs historiques plus que grossières ne lui valurent ni moquerie, ni raillerie mais quarante millions de lecteurs parmi lesquels se trouvent quelques chroniqueurs mondains autodidactes comme lui en cette matière.
La posture de l’autodidacte du vingt-et-unième siècle n’est plus incommode mais très commode. La construction singulière n’est plus moquée ou internée (qui s’en plaindrait ?), mais étalée, encensée. Pensons au 7ème Art, à ce film tout juste sorti sur nos écrans : « Oxhide ». Une jeune réalisatrice chinoise, Liu Jia Yin, met en 23 scènes sa propre vie et celle de ses parents avec son père dans le rôle du père (Liu Zai Ping) et sa mère dans le rôle de la mère (Jia Hui Fen). |
« En fait nous jouons nos propres rôles. Je ne parviens pas à exprimer pour quelle raison j’ai réalisé OXHIDE d’une manière aussi excessive. », sans compter le mauvais son qui vient d’un micro à bas prix (sic !) et qu’elle n’a jamais vécu dans une maison bien éclairée (sic !). Peut être que la Beijing Film Academy prône l’autodidactisme en guise de néoréalisme !
Ce vingt-et-unième siècle dont il semble qu’il sonne le glas de toute didactique, sera-t-il celui du manque de goût ? de culture ? Peut-être plutôt celui de l’apologie d’un fort penchant, que rien pour l’instant ne vient plus freiner, pour l’immédiateté, la jouissance et qui ne se révèle pas uniquement dans les écritures mais jusque dans la conception même de la société.
Prenons l’avis récentissime de l’Agence européenne des médicaments (European Medicines Agency – EMEA) qui déclarait, le 6 juin dernier, que le Prozac® peut avoir un « effet bénéfique » dès 8 ans ! Si après 4 à 6 séances de psychothérapie restées sans effet (qui le dira ?), l’enfant dès 8 ans et au-delà, qui souffre d’une dépression de modérée à sévère, se verra prescrire, en association avec une thérapie psychologique, une dose initiale de 10mg par jour pouvant aller jusqu’à 20 mg par jour après 1 à 2 semaines, étant entendu qu’au cas ou aucun bénéfice clinique n’apparaîtrait dans les 9 semaines (et demie?!) il faudra reconsidérer le traitement ! (Source : European Medicines Agency, Press office, Doc. Ref. EMEA/202554/2006). 13 mois auparavant la même agence rappelait qu’elle déconseillait pour les moins de 18 ans l’usage des antidépresseurs ! (cf. article paru dans Le Monde daté du 7 juin 06, Cécile Prieur).
« L’autodidactisme y apparaît à chaque pas : truismes, déclamations banales, lectures mal comprises, confusion dans les idées et les termes, erreurs historiques. » (J. Lacan, De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Points, Seuil).
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